Trahisons, surprises et cohabitation : la saga de la Communauté urbaine de Marseille

La politique c’est comme les saisons, ça ne s’arrête jamais. Chaque jour égrène son lot d’informations plus ou moins importantes, anecdotiques ou essentielles. Pourtant, la torpeur du mois de mai a nettement ralenti le rythme de l’information et le pluvieux mois de juin qui s’ouvre ne change guère la donne. Pas grand chose à se mettre sous la dent. Nous en avons profité pour prendre du recul et nous recentrer : « celui qui disperse ses regards sur tout ne voit rien ou voit mal » disait Diderot. Moment de grâce où l’écume des choses prend un relief particulier, la sensation d’être maître de son temps.

Le Président Sarkozy semblait s’être résolu, lui aussi, à ralentir la frénésie de sa praxis politique. Il se recentrait, paraît-il, sur l’ordre « spirituel » de la fonction, se retaillait un costume plus traditionnel, pas moins humble mais plus distant. Même l’anniversaire de sa première année présidentielle, très contrastée, fut fêté en toute discrétion, dévissage dans les sondages oblige. Rien de passionnant…

Alors, peut-être est-il temps de revenir à ce qui a marqué l’histoire politique récente de Marseille. L’élection, contre toute attente, d’Eugène Caselli (PS) à la tête de la Communauté urbaine de Marseille (MPM) et donc de l’étouffement politique et financier de Jean-Claude Gaudin (UMP), réélu pour un 3e mandat, maire de Marseille. Récit.

Après les dernières élections municipales le premier président de la troisième agglomération de France, Jean-Claude Gaudin, avait décidé de laisser sa place à un autre… Son ex-premier adjoint Renaud Muselier était alors naturellement désigné. Le deal avait été conclu pendant la campagne, « tu restes fidèle, tu fais campagne et je te donne l’agglomération » avait probablement lancé l’édile marseillais à l’éternel dauphin. C’était sans compter sur une règle d’or en politique : après moi le déluge ! Face à lui, Eugène Caselli, 61 ans, discret patron de la fédération du Parti socialiste et fidèle de Jean-Noël Guérini, le président du puissant Conseil général des Bouches-du-Rhône.

Un ultime round électoral
« Ce n’est pas un héritage mais l’illustration d’une réelle confiance à l’issue de treize ans de loyauté » expliquait « Muso », le candidat naturel de la droite. Le vote à la présidence si convoitée de la CUM devait donc se dérouler comme l’ultime round électoral marseillais, c’était écrit, plié, assuré. Pourtant, quelques heures avant l’issue du scrutin, le candidat de gauche annonçait la couleur « lorsque l’on est candidat, ce n’est pas pour faire de la figuration, c’est pour gagner. »

Depuis plusieurs semaines déjà, les rumeurs d’une candidature d’Eugène Caselli étaient au menu des discussions du marigot politique marseillais. Au détour d’un café, Christophe Madrolle (Modem), livrait quinze jour avant l’élection, son pronostic : la possible victoire du patron de la fédération du parti socialiste, même s’il était loin de pouvoir obtenir une majorité, du moins sur le papier. Les discrets coups de fil s’enchaînaient alors pour séduire les maires divers droite de la Communauté urbaine, tenter de les débaucher, de les rallier à la cause d’un homme de consensus en jouant sur la piètre image de Renaud Muselier dans son camp.

Toujours aussi sûr de lui et de son affaire, l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, feignant de ne rien entendre à ces agitations n’a pas vraiment daigné faire campagne auprès des élus communautaires de la métropole marseillaise ; occupé qu’il était à choisir ses futurs collaborateurs et visiter les bureaux vides et sans ordinateurs du siège de MPM. Un conseiller communautaire, très proche de Jean-Claude Gaudin, confiait alors qu’il n’avait même pas été convié à une entrevue avec le Maire de sa commune. « Inadmissible » dira-t-il à la sortie de l’hémicycle en assommant son collègue UMP d’un cinglant « ça lui apprendra ».

Le compte n’est pas bon
En ce Jeudi 17 avril 2008, la droite a le sourire et plaisante en entrant dans l’hémicycle de la Communauté urbaine. La séance est ouverte et le vote débute. C’est au tour de Jean-Claude Gaudin qui, d’un pas décidé et assuré, glisse son bulletin dans l’urne avec un grand sourire avant d’aller saluer d’une solide poignée de main celui qui est encore officiellement son dauphin pour quelques minutes, le candidat Renaud Muselier. Ce dernier, cherche régulièrement du regard sa famille, présente dans le public et observe la fin du vote avec impatience, tout comme les nombreux journalistes présents, entassés dans un coin.

Pourtant, certains de nos confrères avaient préféré la visite de la Ministre Valérie Pécresse à Marseille mais, alertés par la rumeur d’une improbable victoire de la gauche, elle-même alimentée par une dépêche de l’Afp, les voilà se pressant pour recoller à l’actualité. Heureuse inspiration.

Le dépouillement des 10 derniers bulletins de vote a donné lieu à l’un de ces moments historiques qu’offre quelque-fois le jeu politique. Le temps était suspendu, le silence de mort, chacun tentant de refaire ses comptes, qui dans sa tête qui, plus organisé, griffonnant des carrés sur une feuille de papier. Quelle que fût la méthode, lentement mais sûrement, Eugène Caselli gardait ses quelques voix d’avance. De droite à gauche de l’hémicycle, les maxillaires travaillaient, les regards se perdaient, s’intériorisaient et l’évidence inattendue s’imposait.

Le verdict démocratique tombait : 79 voix pour Caselli et 77 pour Muselier. Les trois secondes qui s’en suivirent furent d’une rare intensité. La droite cherchait encore d’impossible bulletins et la gauche n’arrivait pas à réaliser la victoire. Tous les élus se regardaient sans mot dire. Peu à peu, les applaudissements, d’abord timides, laissaient place à une standing ovation. On aura beau recompter, le vote fut sans appel. La droite n’a donc pas fait le plein de ses voix. Eugène Caselli est élu Président.

Abattu et livide, Renaud Muselier s’enfonce dans son fauteuil. Il prend conscience avec violence de l’arrêt brutal de sa carrière politique. Momentanément ? Digne, Eugène Caselli reçoit avec élégance les félicitations des uns et des autres, souriant mais sans ostentation, humble.

Discussions et accord de gouvernance
Le coup était si inattendu que l’organisation de la séance fut quelque peu chaotique. A la demande du socialiste François-Noël Bernardi, une suspension de séance fut accordée. A la reprise, la nouvelle opposition UMP semblait avoir fait ses comptes et organisait une bronca aux slogans de « votes à mains levées ! », « trahisons ! ». Caselli céda et, au deuxième dossier, sans majorité, se voyait contraint de suspendre, sine die, la séance. Certains de pouvoir bloquer l’institution les élus de droite hurlèrent alors à la « démission, démission ! ».

Rencontres, réunions, études des textes législatifs et du règlement intérieur de la CUM, analyses des constitutionnalistes, articles et contre-articles, on aura tout vu durant les jours qui ont suivi cette élection.

L’amorce d’une solution sera amenée par celui qui est désormais le candidat le plus sérieux à la succession de Jean-Claude Gaudin, le Maire des 9e et 10e arrondissements de Marseille, l’influent président de la commission de la Défense à l’Assemblée Nationale, Guy Teissier. Dans un texte de 4 pages, distribué lors d’une conférence de presse dans sa mairie de secteur, il propose les pistes concrètes d’une solution, sous la forme d’un contrat de mandature et d’une conférence de cohésion.

Le vendredi 24 mai, à l’issue d’une ultime réunion, l’UMP et le PS parviennent à un accord sur la gestion de la CUM. Cet accord porte sur la répartition des vice-présidences et des délégations ainsi que sur un texte commun pour la nouvelle mandature. 16 postes de vice-présidents sont attribués à la droite (Muselier aura la palme des vices-présidences, ultime laurier d’honneur à l’homme défait), quinze à la gauche et deux à des élus indépendants. Une sorte de cohabitation à la mode marseillaise.

Un dauphin et des traîtres
Pour Renaud Muselier, il ne fait aucun doute qu’il a été trahi par les siens. Il se répand alors chez son ami Thierry Ardisson sur Canal +, se fend d’un entretien au vitriol dans Marseille l’Hebdo : « Ils m’ont fait payer cash d’avoir sauvé Marseille » interprète-t-il. « Il ne peut y avoir eu autant de votes pour notre adversaire socialiste sans une organisation concertée. Et on ne s’est pas gêné ensuite de tirer sur l’ambulance. Je n’oublierai rien… » lance-t-il écœuré.

A la chasse aux traîtres, Renaud Muselier désigne ensuite les responsables de sa défaite, celles et ceux qui « ont menti à leurs électeurs » et « volé treize ans de travail aux Marseillais et six ans d’ambitions pour eux » et d’ajouter, « pour en venir, par déduction, comme au jeu de Mastermind, à la conclusion qu’il m’avait manqué la voix de quatre à huit élus marseillais de notre majorité, et plutôt pas de mes proches. » Sans citer Jean-Claude Gaudin, la cible est désormais claire pour lui. Plus question de fidélité à l’édile en place, il devra sa survie politique à une opposition interne à L’UMP, réactivant les forts clivages politiques entre les anciennes formations UDF et RPR. Cette déroute et ces trahisons sonnent néanmoins comme un échec personnel pour ce quadra de l’UMP locale.

De son côté, Jean-Claude Gaudin observe ce coup dur avec un certain recul, presque une satisfaction. En visite à Bruxelles pour soutenir la candidature de Marseille comme capitale européenne de la culture en 2013, le Maire de Marseille, loin des rives du Lacydon, accompagné de son secrétaire général, Jean-Claude Gondard, se serait laissé aller à critiquer l’attitude de Renaud Muselier pendant et après les élections municipales.

D’ailleurs, trois jours après l’élection municipale, un article du Point avait particulièrement remonté les fidèles de Jean-Claude Gaudin, irrités de se voir voler une victoire si difficilement acquise. En privé, son directeur de cabinet, ami et stratège de toujours, Claude Bertrand, se frottant les mains, ne cachait pas sa joie d’avoir écarté pour un temps, l’héritier autoproclamé…

MPM : une coquille vide à reconstruire

Après moultes négociations, la gouvernance de la CUM, fondée sur un accord droite/gauche, est désormais assurée. La tâche sera dure pour Eugène Caselli qui devra faire preuve d’un sens aigu de la négociation, de la diplomatie pour faire naître concrètement ce qui fut jusqu’alors une coquille vide pilotée de l’Hôtel-de-ville de Marseille : MPM.

En ouvrant chacun des dossiers, le nouveau président prendra conscience de la nature même de l’institution créée par Jean-Claude Gaudin. MPM n’existe que pour financer le déficit abyssal de Marseille par les municipalités environnantes, plus riches en taxes professionnelles. C’est bien grâce à cela aussi qu’il a été élu.

Le fait est d’ailleurs souligné par le récent rapport d’observations de la Chambre régionale des comptes sur la gestion de MPM (2001-2006). Il sera à l’ordre du jour du prochain Conseil communautaire fin juin. Ce rapport évoque en effet des problèmes « d’engagements financiers » et de coût de collecte des déchets. Absentéisme, fini-parti sont notamment stigmatisés. « L’organisation du service de collecte sur le territoire de la ville de Marseille connaît un certain nombre de dysfonctionnements », résume la Chambre qui précise que certains agents « ont une moyenne de temps de travail de 3h30 par jour ».

Laissant Jean-Claude Gaudin se justifier de sa gestion à MPM, Renaud Muselier veut maintenant se consacrer à son mandat de député. Il pourrait aussi faire volte-face quant à son entrée dans un prochain gouvernement. il ne sera donc pas candidat aux prochaines sénatoriales laissant à son député suppléant, Bruno Gilles, sa 3e place sur la liste UMP.

Ainsi, les cartes politiques ont été redistribuées à Marseille, avec son lot de surprises : l’incroyable campagne de Jean-Noël Guérini aux municipales et ses 49 élus au Conseil municipal (pour 51 à J.-C. Gaudin), la victoire d’Eugène Caselli à la Communauté urbaine avec une majorité de droite et de centre-droit.

Il en ressort que la gauche possède désormais pratiquement tous les leviers du pouvoir dans les Bouches-du-Rhône et, singulièrement, à Marseille. Jean-Claude Gaudin n’a désormais quasiment plus aucune marge de manœuvre financière, étouffé qu’il est entre la Région (M. Vauzelle), le Département (J.-N. Guérini) et MPM (E. Caselli).

De cette cohabitation forcée, qu’en ressortira-t-il ? Du bon sens et de l’intérêt public ou des manœuvres politiques à même de faire émerger de futurs leaders ? Probablement tout ça. Pour l’heure, l’homme fort est plus que jamais Jean-Noël Guérini qui, a la tête du Conseil général, pilotera sans nul doute toutes les opérations à venir.

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Marseille Provence Metropole :
La Communauté Urbaine de Marseille (Marseille Provence Métropole) est née il y a huit ans. Regroupant 18 communes et disposant d’un budget de 1,5 milliard d’euros, l’assemblée communautaire est composée de 157 élus. Elle est présidée par Eugène Caselli.

Les 33 vice-présidents :

1 Renaud MUSELIER
2 Pierre PENE
3 Georges ROSSO
4 Françis GIRAUD
5 André ESSAYAN
6 Jean-Claude GAUDIN
7 Roland POVINELLI
8 Claude PICCIRILLO
9 Jean-Pierre GIORGI
10 Danielle MILON
11 André MOLINO
12 Vincent BURRONI
13 Jean-Pierre BERTRAND
14 Roland GIBERTI
15 Christian AMIRATY
16 Eric LE DISSES
17 Patrick BORÉ
18 Michel ILLAC
19 Eric DIARD
20 François-Noël BERNARDI
21 Marie-Louise LOTA
22 Bernard MOREL
23 Philippe SAN MARCO
24 Gérard CHENOZ
25 Jean VIARD
26 Philippe MAGRO
27 Jean-Louis TIXIER
28 Patrick MENNUCCI
29 Pierre SÉMÉRIVA
30 Christophe MADROLLE
31 Samia GHALI
32 Antoine ROUZAUD
33 Sabine BERNASCONI

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5 Commentaires

Classé dans Economie, Général, Ils ont dit, Les grands projets, Municipales 2008, Politique, Pour vous faire votre opinion, Vidéos

5 réponses à “Trahisons, surprises et cohabitation : la saga de la Communauté urbaine de Marseille

  1. Bonsoir,

    Intéressante mise en perspective de l’aventure rocambolesque vécue à la communauté urbaine.

    Avec cette pléthorique présidence déléguée : 33 vice-présidences, condition de l’accord de cohabitation, dont le nombre de commissions a été augmenté. Ne sommes nous pas en droit de savoir qui va s’occuper de quoi à MPM, alors que 80 % des compétences municipales ont été délégués à MPM ?

    En dehors de cette liste de 33 noms, impossible de trouver nul part, les délégations qu’auront ces 33 élus au traitement revalorisé ! MPM a-t-elle encore les moyens de se payer un site internet moderne pour faire vivre la démocratie électronique ?

    Si vous en savez plus, je suis preneur. Comme du rapport de la cour des comptes sur MPM période récente (2001/06), dont parle la presse et dont vous vous faîtes écho.

    Alors que ce rapport est prêt depuis nov 07, que sa publication a été repoussée pour cause d’élections municipales (à quoi bon éclairer le modeste citoyen, de l’audit des finances publiques locales ?), il faudra encore attendre pour le lire. Et demander un exemplaire auprès du greffe de la chambre régionale des comptes (à l’heure d’internet, de la réduction de la conso de papier, et de rationalisation des services publics, on croit rêver ! un pdf sur le site de la CRC serait plus efficace).
    Toutefois, il faudra pour cela attendre que ce rapport soit présenté à l’assemblée plénière de MPM, s’il n’est pas encore écarté de l’ordre du jour comme le 31 mai dernier.

    Cordialement

  2. Pingback: MPM : retour sur une élection surprise - Marseille, science, innovation et société - Blog LeMonde.fr

  3. robert

    Excellente analyse de la situation à la communauté urbaine de Marseille. Merci aussi pour la qualité du style de votre article, c’est vraiment très bien écrit. On sent la plume d’un bon journaliste, mais qui êtes-vous Grégoire Dixit ?

  4. Finalement l’idée de François Bayrou n’est pas si bête que ça. Plus de gauche, plus de droite mais des personnes qui regardent dans la même direction pour le bien de tous.
    A Marseille, la gauche, la droite, le centre sont obligés de travailler ensemble, de trouver un consensus et de faire avancer cette communauté de commune dans le bon sens.
    Les clivages sont maintenant révolus et faut se serrer les coudes, la période risque dêtre dur et les turbulences économiques sont bien là.
    Au fait l’incinérateur va être stoppé ? et place au tri, à la méthanisation des déchets…pour un développement durable.

  5. karima

    Je me réjouis qu’un accord ait été trouvé entre la gauche et la droite. L’intérêt collectif de la Communauté urbaine de Marseille doit primer avant tout. Pour le bon fonctionnement de cette institution, il est impératif que l’idéologie partisane des uns et des autres soit mise de côté. Maintenant qu’une gestion commune ait été mise en place, j’attends avec impatience la politique qui sera appliquée. J’espère que les idées véhiculées par Monsieur Jean-Noël Guérini lors de la dernière campagne de l’élection municipale à Marseille seront prises en compte notamment la question de la propreté.

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