Marseille est le nouvel écrin européen de la culture, aubaine ou danger budgétaire ?

Au terme d’un suspens insoutenable, le verdict est finalement tombé : Marseille sera, en 2013, la Capitale européenne de la Culture avec la ville de Kosice, en Slovaquie. Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, cette décision, prise à l’unanimité par le jury au détriment des trois autres villes en lice (Lyon, Bordeaux et Toulouse), a immédiatement laissé place à une déferlante d’enthousiasme et de joie, de la part de tous les acteurs politiques, économiques et culturels.

Ce succès n’est pas le fruit du hasard, tant le dossier marseillais était, selon les experts, bien ficelé. La cité phocéenne n’a pas de raison de bouder son plaisir et l’exaltation est de mise, la fête étant à la hauteur de l’événement. Pourtant, la deuxième ville de l’Hexagone, reste une cité pauvre, « souffrant d’un déficit d’image et d’un retard structurel important », comme le souligne Jacques Pfister, Président de l’Association Marseille-Provence 2013.

Au-delà des retombées culturelles insufflées par la dimension euro-méditerranéenne du projet, une question, nettement moins médiatique, se pose : celle du budget nécessaire à la consolidation du paysage culturel et, in fine, du niveau d’implication financière des collectivités locales en vue d’asseoir la réputation du « pays de Marcel Pagnol ».

Les prétentions marseillaises avec, en ligne de mire, le succès lillois
Le label « Capitale européenne de la culture » a été crée en 1985 par Mélina Mercouri, alors Ministre grecque de la Culture. A l’origine, son initiative est motivée par une volonté ambitieuse de valorisation des richesses, de rapprochement des peuples afin de renforcer le sentiment de citoyenneté européenne. Plusieurs villes françaises ont déjà eu le privilège de soulever le trophée : Paris en 1989, Avignon en 2000 et Lille en 2004.

De ces trois expériences passées, celle qui retient le plus l’attention est sans conteste Lille, qui fait figure d’exemple à suivre de par son impressionnant palmarès. Avec un budget initial de 74 millions d’euros et un montant de recettes estimé à 72 millions d’euros, le succès économique lié à l’obtention du titre de « Capitale culturelle européenne » a de quoi faire tourner la tête. A cette performance, la maire socialiste Martine Aubry ne manque pas de vanter la réussite populaire et médiatique sans précédent de cette nomination temporaire dans « la cour des grands » : 2500 manifestations se sont déroulées tout au long de l’année, la fréquentation touristique a explosé, l’image de la ville s’est améliorée grâce à la diffusion de près de 2000 reportages audiovisuels, 6500 articles dans la presse française et plus d’un millier dans la presse étrangère.

A Marseille, le budget prévu devrait peser près de 100 millions d’euros et nos savants économistes misent sur un retour sur investissement supérieur à six. Son titre en poche, Marseille peut d’ores et déjà afficher le sourire des grands jours et laisser sa défaite lors de la Coupe de l’America au rang des mauvais souvenirs.

Cependant, derrière ces chiffres officiels, se dessine une réalité bien plus préoccupante : Marseille a-t-elle vraiment les moyens de ses ambitions ? Il ne faut pas se leurrer, la préparation et la mise en place de 74 projets d’expositions, de spectacles, de commandes artistiques, de colloques et d’ateliers représentent un coût faramineux, nécessitant un sur-investissement financier de Marseille, de sa Communauté urbaine, des inter-communalités partenaires, mais surtout, des riches collectivités que sont la Région et le Département. Un tel constat nourrit donc un certain nombre de doutes quant à la capacité d’investissement d’une des villes les plus endettées de France.

Les dessous d’une nomination
Dès l’annonce des résultats, après les félicitations et les encouragements, les rumeurs en coulisse ont rapidement fusé, entachant quelque peu la fiesta spontanément organisée à la Friche de la Belle de Mai.

D’abord, face aux 98 millions d’euros promis par la Municipalité pour mener à bien son projet, les 60 millions d’euros portés aux budgets des concurrentes Lyon et Bordeaux font pâle figure. Le directeur artistique du projet Lyon 2013 explique cette inégalité par le fait que Lyon est déjà confortablement dotée en termes d’infrastructures culturelles. « Nous n’allions tout de même pas faire semblant d’être pauvres » ironise-t-il, un brin suffisant.

Ensuite, l’engagement personnel du maire UMP Jean-Claude Gaudin dans le projet et, l’engouement non dissimulé du Président Nicolas Sarkozy pour les Ateliers de l’Euroméditerranée ont fait couler beaucoup d’encre, quant à l’éventualité d’un coup de main politique pour l’emporter.

En dépit d’une amitié affichée entre les deux hommes politiques, d’ailleurs très exagérée, le maire s’est défendu de l’existence d’un quelconque appui étatique, affirmation confortée par les promesses d’objectivité et de neutralité du jury. « Notre jury était indépendant et n’a subi aucune pression d’aucune sorte de la part des officiels français. Beaucoup moins que d’habitude » répond Sir Robert Scott. Le débat est clos, les suspicions balayées et les susceptibilités apaisées… Au demeurant, il ne fait aucun doute que la belle unanimité des responsables politiques locaux, tous partis confondus, à aider au succès que l’on sait. Plus avant, l’omniprésence des présidents Guérini (département) et Vauzelle (région) a sécurisé le bouclage financier du dossier, du moins pour l’heure et sur le papier…

Un financement encore incertain
Enfin, la question qui est sur toutes les lèvres est celle des aides au financement prévues dans le dossier de candidature de Marseille. Personne n’est dupe : il semble difficile de reproduire le modèle lillois de 2004 avec ses 140 millions d’euros mis sur la table, dont 12 millions de fonds privés.

A Marseille, les caisses sont loin d’être pleines. L’Etat et l’Europe ne consentent à participer qu’à hauteur de 14 770 000 euros ; autant dire, que sur un budget total d’environ 100 millions d’euros, cela risque d’être un peu léger… Cruel paradoxe quand on sait que la Ministre de la Culture, lors de l’annonce des résultats, qualifiait les Ateliers de l’Euroméditerranée de « projet de l’Etat ».

Dans le label « Capitale européenne de la culture » sommeille donc un cadeau, qui peut s’avérer empoisonné avec des retombées économiques et médiatiques relatives. Marseille devra donc manipuler les fonds publics et privés avec une extrême précaution, comme le laisse entendre l’audit commandé par sa Communauté urbaine, indiquant que « la capacité d’endettement de la ville sera de 14 ans en 2014, si l’ensemble des dépenses d’investissement sont ramenées au niveau de 2009 ».

Parce-que le titre de Capitale européenne de la culture peut se révéler un redoutable piège et surtout, parce-qu’elle est attendue au tournant, Marseille devra amorcer son virage budgétaire avec vigilance et ce, pour ne pas tomber dans les profondeurs des « oubliées de la Culture », à l’image de Luxembourg et Sibiu (Roumanie) en 2007.

Mener à bien une multitude de projets artistiques est une intention des plus louables mais l’impact sur les habitants doit être mesurable ; triste exemple que celui de Barcelone, qualifiée de « capitale de la culture qui ne sert à rien » en raison de l’opacité des sommes budgétaires allouées à l’événement en son temps.

Loin de nous l’idée d’être des oiseaux de mauvaise augure, nous participons du bonheur collectif et considérons cet événement comme une chance pour Marseille et le département des Bouches-du-Rhône. Néanmoins, partant du postulat selon lequel la raison est le fondement même de la réussite, Marseille ne tirera son épingle du jeu que si la ville montre son plus beau visage : celui de l’union et de la cohésion entre les différentes entités territoriales partenaires, doublées d’une transparence et d’une rigueur budgétaire à toute épreuve.

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